Entretien avec une enseignante en CP dans le public

Entretien avant la réouverture des écoles
Entretien avec une enseignante en CP dans le public

Entretien avec une enseignante en CP dans le public

Entretien avec une enseignante en CP dans une école publique de l’Île-de-France

SOS Éducation : Comment votre école s’est-elle organisée concernant la « continuité pédagogique » ? 

Enseignante : Librement, le conseil des maîtres a décidé d’un mode de communication commun. Un blog d’école pour l’information générale concernant le confinement, les procédures (de type inscription en 6e et proposition de passage dans la classe supérieure), proposition d’activités ludiques… Et d’une forme commune de départ : nos élèves sont partis avec une chemise contenant un programme (léger) pour 3 semaines. Ensuite chaque enseignant a évolué selon ses familles et élèves (appel hebdomadaire à partir de la 3e semaine, travail personnalisé suivant l’avancement de chaque enseignant).

SOS Éducation : Quelles directives avez-vous reçues de votre direction ? Et de la part de l’inspection ? 

Enseignante : De la direction : 

    • ne pas faire de choses différentes par niveaux, 
    • avoir une communication commune, ne pas aborder de nouvelles notions notamment. 
    • Pour les CP ces directives ont été ajustées car les maîtresses ont signalé qu’un enfant qui a envie d’apprendre à lire ne doit pas être freiné et s’il revient en sachant lire, cela donnera plus de temps pour s’occuper des élèves qui n’auraient pas eu l’opportunité d’être aidé en famille. 

SOS Éducation : Comment l’annonce de la “continuité pédagogique” a-t-elle été perçue par l’ensemble du corps enseignant ? 

Enseignante : C’est normal.

SOS Éducation : Est-ce que l’organisation a été compliquée à mettre en place ? 

Enseignante : Compliquée au début car du jour pour le lendemain. Par la suite, ça s’est installé suivant les personnalités de chacun.

SOS Éducation : Tous les enseignants ont-il pu assurer les cours à distance ? 

Enseignante : Oui, chacun avec son propre matériel.

SOS Éducation : Comment les choses se sont mises en place en matière d’organisation ?

Enseignante : Après la première période de 3 semaines, chacun s’est organisé suivant ses objectifs personnels (consolidation, révision, avancement pour les CP). Personnellement, j’ai appelé chacune de mes familles pour les encourager à avancer en lecture le plus loin possible selon le rythme et la demande de leur enfant, idem en calcul.

SOS Éducation : Aviez-vous tous les éléments nécessaires (sur le plan pédagogique mais aussi sur un plan matériel) pour mener à bien la « continuité pédagogique » ?

Enseignante : Oui.

SOS Éducation : Quel matériel avez-vous utilisé (mis à disposition de l’école, le vôtre, un prêt… / idem concernant la connexion internet) ? Mes élèves sont partis avec leurs manuels. 

Enseignante : En lecture ils ont avancé à leur rythme : passage à la leçon de lecture suivante quand le son étudié est maîtrisé. En calcul, idem. Le gros de l’effort s’est fait dans ses matières-là principalementIls ont aussi emporté un dictionnaire des noms propres de Agnès Rosenstiehl pour revoir l’ensemble des personnages vus tant en mythologie qu’en initiation à l’histoire de France et à la géographie.

SOS Éducation : Quels moyens avez-vous utilisés pour être en contact avec les familles, vos élèves… ?

Enseignante : E-mail et téléphone personnel.

SOS Éducation : Quels systèmes, logiciels, applications avez-vous utilisés pour communiquer vos cours, exercices… ? 

Enseignante : E-mail, fichiers numériques et pour certaines familles des documents imprimés par nos soins. J’ai fait en sorte que le travail demandé ne requiert aucune impression ou photocopie.

SOS Éducation : Étiez-vous déjà à l’aise avec ces outils ? 

Enseignante : Oui.

SOS Éducation : Avez-vous été formé(e) ? Si oui, comment ? Par qui ? 

Enseignante : Il y a longtemps… par moi-même et par mon expérience professionnelle antérieure.

SOS Éducation : Avez-vous développé vos compétences sur cet outil pendant le confinement? 

Enseignante : Non.

SOS Éducation : Allez-vous poursuivre l’usage de certains outils en classe ? 

Enseignante : Non.

SOS Éducation : Que vous ont appris, apporté ces changements de mode de travail ? 

Enseignante : Que des machines ne pourront pas remplacer la relation individuelle prof/élève. Si on aboutit à cela, c’est qu’on a renoncé à la mission première de l’école qui est la transmission de savoir. L’écran relève plus de la « consommation » à mon avis.

SOS Éducation : Concernant l’assiduité des élèves – Tous les élèves de votre classe ont-ils suivi vos cours à distance et ont-ils remis les devoirs demandés ?

Enseignante : L’avancement en lecture/calcul étant selon les capacités de chacun, j’attends que chacun ait avancé selon ses possibilités. Il a fallu pour 3 familles attendre 3 semaines pour rétablir le contact (fracture numérique, situation familiale ou sociale délicate).

SOS Éducation : Combien d’élèves ne se sont pas manifestés ? Sur combien d’élèves au total ? 

Enseignante : 0.

SOS Éducation : Avez-vous pu joindre les familles ? 

Enseignante : Oui.

SOS Éducation : Avez-vous pu en remettre certains au travail ? 

Enseignante : Oui.

SOS Éducation : Ces élèves sont-ils également des décrocheurs en classe ?

Enseignante : Non

SOS Éducation : Avez-vous des élèves en situation de handicap dans votre classe ? Si oui, combien ? 

Enseignante : 2.

SOS Éducation : Avez-vous pu les accompagner ? Les systèmes d’aide habituels (ATSEM…) sont-ils restés opérationnels ? Avez-vous pu maintenir la continuité pédagogique pour eux ? De quelle manière ? Avez-vous adapté votre pédagogie, les documents transmis, et devoirs à faire, pour eux ? 

Enseignante : Oui. AVS inopérantes. Oui pour la continuité pédagogique, ce sont les parents qui ont dû s’adapter plus qu’autre chose, car ma manière de fonctionner habituellement leur a convenu (ils sont tous 2 accompagnés par une AVS).

SOS Éducation : Avez-vous pu organiser des points réguliers avec les parents ? 

Enseignante : Oui, hebdomadaire à partir de la semaine 3.

SOS Éducation : En étaient-ils demandeurs ?

Enseignante : Oui mais certains plus que d’autres (les plus investis au départ).

SOS Éducation : Avez-vous modifié la nature des exercices et devoirs demandés du fait que les élèves pouvaient s’aider de leur cours, ou bien se faire aider par les parents ?

Enseignante : Non.

SOS Éducation : Avez-vous noté les devoirs maison, les rendus ?

Enseignante : Question non pertinente pour le CP.

SOS Éducation : Par notes ou par compétences ?

Enseignante : Rien.

SOS Éducation : Avez-vous ajusté votre notation à la situation particulière des élèves ? 

Enseignante : En CP la notation est limitée, je n’ai pas pratiqué de contrôle de connaissances. Je verrai lors de la reprise ceux qui savent lire de ceux qui ont encore du mal. Idem en calcul, et en problèmes, ce n’est pas bien compliqué de voir ceux qui ont des difficultés. Le but est surtout de ne décourager ni parents, ni élèves pendant le déconfinement et privilégier le travail régulier sur des activités maîtrisées (lecture, calcul mental, problèmes « simples », culture générale).

SOS Éducation : Avez-vous senti un relâchement, une baisse de l’assiduité après l’annonce du ministre Jean-Michel Blanquer sur le fait que les notes ne seraient pas comptées dans les bulletins ?

Enseignante : La motivation est maintenue par la nécessité de savoir lire en fin de CP pour passer en CE1.

SOS Éducation : Avez-vous le sentiment que vous avez pu avancer normalement dans le programme ? Plus vite (vous êtes en avance), plus lentement (vous êtes en retard) ? 

Enseignante : Pour la lecture, certains auront gagné du temps, d’autres pas (comme d’habitude pour moi en classe). Pour le calcul, retard, c’est certain dans l’ensemble.

SOS Éducation : Avez-vous pu varier les activités demandées du fait justement de travailler à distance ? Par exemple, quelle activité avez-vous pu donner à faire qui n’aurait pas été possible en classe ?

Enseignante : Non.

SOS Éducation : Si vous deviez évaluer le temps de travail, vous diriez que vos élèves ont dû passer combien de temps à travailler par jour ? 

Enseignante : Aucune idée, très variable selon les élèves et les familles.

SOS Éducation : Avez-vous remarqué des différences de comportement chez vos élèves ? Angoisses, peur… ? 

Enseignante : À cette date, je sens que tout le monde trouve le temps long et il y a une baisse de motivation générale. Tout le monde veut reprendre, mais les conditions imposées ne se prêtent pas à une reprise.

SOS Éducation : Diriez-vous que votre temps de travail a été plus élevé, moins élevé, ou identique par rapport à celui nécessaire en classe ordinaire ? 

Enseignante : Plus élevé car j’ai fait des permanences dans mon école 2 fois par semaine et j’ai participé 2 fois à la garde des enfants de soignants. Quand on fait cela, on ne peut pas faire le cours à distance de la même manière, mais cela revient à ajouter du temps de travail.

SOS Éducation : Quel a été le rôle des parents ? Que leur avez-vous demandé de faire ? Combien de temps pensez-vous qu’ils devaient passer par jour pour veiller à l’assiduité de leur enfant ? 

Enseignante : Entre 1 demi heure (mini) et 1 heure. On peut toujours faire plus en ajoutant des activités d’éveil.

SOS Éducation : Pendant cette période de confinement, quelle est la plus grande difficulté que vous avez rencontrée ? 

Enseignante : Joindre les parents et ne pouvoir expliquer en direct à l’enfant qui est en difficulté. 

Il faut expliquer au parent comment il doit procéder, c’est long et lent car on a les parents un par un. Le téléphone est un mode de communication éreintant à la longue.

SOS Éducation : Quels sont les enseignements que vous avez pu en tirer ? 

Enseignante : Plus jamais ça ! Mais au demeurant, plus personne ne pourra dire que l’école à la maison est un mauvais choix ! à bon entendeur salut ! 😉

En CP, il paraît difficile d’enseigner à une classe entière à distance sans en laisser encore plus sur le carreau que lorsqu’on est dans une classe.

Face à une difficulté matérielle (rectifier un geste par exemple), la distance rend la solution très coûteuse en matériel et en temps (ordinateur, revoir la conception des choses à apprendre…).

Pour les petites classes, ça n’a pas de sens de faire du distanciel.

SOS Éducation : Si vous deviez donner 3 à 5 points positifs de cette situation ? 

Enseignante : Cela démontre que pour les parents qui veulent faire l’école à la maison, ils ont désormais un boulevard s’ils sont « futés ». L’état ne devrait plus pouvoir limiter ce type d’enseignement.

SOS Éducation : Si vous deviez donner 3 à 5 points négatifs ?

Enseignante : L’école en présentiel est inégalitaire par nature puisqu’il est « massif » et ne peut s’adapter à chaque cas particulier. 

L’école à la maison l’est aussi, mais s’apparente au préceptorat, donc par essence est une question de choix d’éducation, donc forcément inégalitaire, car il n’est pas à la portée de tous.

Le distanciel n’est pas possible pour les petites classes (jusqu’en CM2) car les élèves sont peu autonomes (doivent-ils l’être ?).

SOS Éducation : Êtes-vous favorable à la reprise de l’école le 11 mai prochain ?

Enseignante : Oui.

SOS Éducation : Pourquoi ? 

Enseignante :

  • parce que si les enfants ne sont plus vecteurs où est le problème ? 
  • parce que sinon à la prochaine gastro ou grippe on confine à nouveau
  • parce qu’il est impossible de transformer l’école et les lieux publiques en hôpitaux !
  • parce que cette situation est insensée !

 

SOS Éducation : Retournerez-vous faire classe ?

Enseignante : Oui.

SOS Éducation : Pourquoi ?

Enseignante : Parce que c’est ma place.

SOS Éducation : Appréhendez-vous ce retour ?

Enseignante : Oui.

SOS Éducation : Pour quelles raisons ?

Enseignante : Parce qu’on va me demander de faire de la garderie et non mon métier d’institutrice.

SOS Éducation : Pensez-vous que le taux d’absentéisme sera très important dans votre établissement ?

Enseignante : Oui.

SOS Éducation : Êtes-vous favorable au volontariat des familles pour envoyer leurs enfants à l’école ? 

Enseignante : Si les enfants ne sont pas vecteurs, alors la situation doit revenir à la normale, sinon c’est entériner le fait qu’on doit désormais travailler tout le temps en milieu aseptisé. C’est impossible sauf si on veut transformer l’école en garderie nationale.

SOS Éducation : Pensez-vous qu’il faille imposer à certaines familles le retour de leurs enfants à l’école, en fonction de l’assiduité ? 

Enseignante : On a fait peur aux gens, c’est difficile de leur imposer ensuite de confier leur enfant dans un environnement réputé « contaminant ».

SOS Éducation : Pensez-vous que, pour les élèves assidus et les parents qui le demandent, le maintien de l’école à la maison est une bonne solution pour limiter le nombre d’élèves par classe ? 

Enseignante : Sur le principe oui, mais dans la situation actuelle, c’est ou tout le monde ou personne pour le retour en classe. Comme institutrice, je ne peux pas faire du présentiel et du distanciel. Si les enfants ne viennent pas, je leur transmettrai le travail comme s’ils étaient absents pour « raison personnelle ».

SOS Éducation : Pour ceux qui ne seront pas présents, pensez-vous possible de continuer l’enseignement à distance, en même temps que le cours en présentiel ? 

Enseignante : Impossible de faire les deux. Je passerai les infos de ce qui a été fait en classe.