Un avis d'expert sur les résultats PISA...

Résultats PISA : l’avis de l’expert français [interview exclusive]

Chère amie, Cher ami,

PISALes résultats du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) de l’OCDE sont tombés ce mardi 3 décembre 2019.

 

Tous les 3 ans, l’enquête évalue les connaissances des élèves de 15 ans en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences.

Cette année encore, la France est à peine au-dessus de la moyenne de l’OCDE (parmi les 79 pays et économies participants). En France, 6 308 élèves ont passé le test.

Par rapport au classement précédent, les élèves français enregistrent des résultats en légère baisse en compréhension de l’écrit (-6 points, à 493 points) et en sciences (-2 points, à 495 points), et en légère augmentation en mathématiques (+2 points, à 493 points).

Eric CharbonnierCette nouvelle édition nous a interpellés sur plusieurs points et nous avons voulu poser nos questions directement à Eric Charbonnier, analyste de la direction de l’éducation et des compétences à l’OCDE, et référent des études PISA pour la France.

Eric Charbonnier est avant tout un analyste qui connaît très bien ce qui marche dans les autres pays du monde. Indépendant des responsables de la politique éducative, il nous livre sa vision sans langue de bois.

Nous vous invitons à découvrir cette interview exclusive dans son intégralité !

SOS Éducation — Selon vous, quels sont les 3 enseignements les plus importants à retenir de cette édition PISA 2018 ?

Eric Charbonnier — Le premier enseignement à retenir c’est finalement le statu quo des performances puisque la France est légèrement au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE. C’est une performance « honorable », mais pas non plus faramineuse. Cela reste quand même un point positif.

Le deuxième enseignement, c’est que le niveau des inégalités sociales reste très haut : la France fait partie des pays les plus inégalitaires des pays de l’OCDE. Dans notre pays, quand on vient d’un milieu défavorisé, on a beaucoup moins de chances de réussir, par rapport aux autres pays. Cela est contraire aux valeurs d’égalité qui sont chères à notre société.

Le troisième enseignement de cette étude est le fait que les élèves sont plutôt heureux à l’école (note de 7/10 sur la satisfaction), mais avec un climat d’indiscipline très fort : la France fait partie des trois pays avec le plus d’indiscipline à l’intérieur des classes. Les élèves sont heureux, mais ils évoluent dans des classes où il y a beaucoup de bruit… Cela engendre tout un ensemble de questions : Les enseignants en milieux défavorisés sont-ils vraiment préparés à la difficulté de ces classes ? Avons-nous suffisamment investi de ressources ? Les chefs d’établissements ont-ils assez d’autonomie pour gérer ce climat scolaire ?…

SOS Éducation — Comme vous l’avez souligné, cette édition PISA confirme une grande faiblesse française puisque la France sort “championne” des inégalités sociales en matière scolaire. Le ministère de l’Éducation nationale a engagé des réformes pour enrayer ce phénomène dont les résultats seront visibles dans plusieurs années. Quelles sont, selon vous, celles qui vont dans le bon sens et dont on peut raisonnablement attendre qu’elles améliorent la situation ?

E.C. – Il faut toujours du temps pour évaluer les réformes, surtout que l’étude PISA se concentre sur les élèves de 15 ans. Depuis 2012 en France, les gouvernements successifs ont conscience des problèmes et investissent dans l’Éducation et surtout dans les établissements défavorisés. Ce sont là des leviers qui peuvent améliorer le système éducatif général. On pourra mesurer les premiers effets dans PISA 2024 ou 2027 et il faut espérer que cela aide à améliorer la situation.

En France, il ne s’agit pas tant d’un problème d’argent : nous avons surtout un véritable problème par rapport au métier d’enseignant. Les enseignants sont dévalorisés dans leurs statuts et n’ont pas suffisamment accès aux formations qui pourraient leur permettre d’améliorer leurs connaissances et leurs pratiques. Il faut donc agir sur le métier en soi pour le rendre plus attractif… et plus stimulant intellectuellement également.

SOS Éducation — Selon vous, par rapport à ce qui se fait dans les autres pays, quelles seraient les 3 actions à mener dans le primaire et celles à mener dans le secondaire, afin d’améliorer le système éducatif français ?

E.C. – Je rebondis sur le sujet précédent, en première action, il faudrait ouvrir un grand chantier sur le métier d’enseignant et de chef d’établissement. Il faudrait recréer une dynamique positive à l’intérieur des établissements avec plus d’autonomie dans la prise de décision et le développement d’une culture de coopération. Plus de travaux interdisciplinaires et plus de formation continue.

Le deuxième levier serait de continuer la politique d’investissement sur les politiques d’éducation avec une réflexion approfondie sur la petite enfance. À mon sens, les inégalités qu’on voit en France commencent dès la petite enfance, avant même l’entrée en maternelle. La moitié des pays de l’OCDE ont des systèmes de petite enfance intégrés, c’est-à-dire que le ministère de l’Éducation est responsable des enfants de 1 à 6 ans. Le personnel est qualifié, la pédagogie est adaptée (souvent autour du jeu) et les jeunes enfants sont mieux préparés qu’en France à l’entrée à l’école. Dans les autres pays, la lutte contre les inégalités s’engage bien plus tôt qu’en France.

Le troisième levier, c’est qu’il faut vraiment faire quelque chose pour nos filières professionnelles. Les élèves inscrits en filière professionnelle au lycée ont des performances bien inférieures à ceux des autres pays. Il faut que ces voies d’orientation arrêtent d’être des voies “de garage”. Il faut les valoriser et préparer nos jeunes à des filières professionnelles exigeantes sur le plan des connaissances. On sait que les métiers vont beaucoup évoluer dans le monde de demain notamment avec l’intelligence artificielle et nous avons besoin de jeunes préparés à ce monde.

SOS Éducation – Sur la question des inégalités sociales à l’école, de nombreuses critiques ont été formulées à l’encontre de la réforme en cours du Bac. Celle-ci creuserait davantage les inégalités sociales. Quelle est votre position sur cette réforme ?

E.C. – Effectivement la réforme est critiquable, mais il faut savoir que le système du bac, comme il l’était auparavant, était déjà très inégalitaire. En France, on a un système très hiérarchisé et très différencié. Même en réformant, on a toujours tendance à recréer une hiérarchie et un classement. On avait la hiérarchie des filières ; le danger avec le nouveau bac, c’est d’avoir la hiérarchie des options… et de restreindre les élèves quant à leurs choix d’université. Il va falloir mieux articuler le passage entre le lycée et l’université pour permettre à tous d’intégrer la filière choisie.

Mais le fait d’avoir des options peut aussi mieux préparer les jeunes à leur avenir professionnel. C’est le but d’ailleurs ! Par exemple, je pense que le grand oral est une très bonne chose. Être à l’aise à l’oral est une compétence dont on a besoin au XXIe siècle.

SOS Éducation — Autre maillon faible du système éducatif français (vous l’avez spontanément évoqué plus haut) : l’enseignement professionnel. En France, il est le réceptacle des élèves ayant les moins bons résultats, il nous semble que c’est une exception française (dans les autres pays, le lycée professionnel ne concentre pas les mauvais élèves). Le confirmez-vous ? Quelles sont, selon vous, les mesures prioritaires pour revaloriser l’enseignement professionnel en France ?

E.C. – Oui, je le confirme. Il faut aller dans des directions comme la Suisse, l’Allemagne ou les Pays-Bas. Il faut que la voie professionnelle soit plus exigeante qu’actuellement pour offrir aux jeunes qui s’y sont engagés la possibilité d’aller à l’université jusqu’au niveau master, s’ils le souhaitent. La diminution du nombre d’heures de mathématiques, par exemple, va à l’encontre de ce degré d’exigence qui est pourtant indispensable pour un enseignement professionnel de qualité. En France, une fois qu’on a son Bac pro, on a beaucoup de difficultés à poursuivre ses études. Il faut développer des passerelles plus professionnalisantes et exigeantes.

SOS Éducation — Nous avons été étonnés de lire que « près d’un élève sur quatre en France fréquente un établissement dont le directeur a déclaré que le fait que les enseignants soient trop sévères pouvait nuire, au moins dans une certaine mesure, à l’apprentissage des élèves (contre un élève sur huit pour la moyenne OCDE) ». Comment analyser cette donnée ? Est-ce que cela traduit un rapport particulier à l’autorité en France ?

E.C. – Oui, on peut dire qu’il y a en France un rapport particulier à l’autorité. Un chef d’établissement sur deux déclare que les enseignants sont effrayés par le changement. Cela montre qu’il faudrait vraiment que les chefs d’établissements et les enseignants soient plus proches, qu’il y ait vraiment une culture de coopération globale au sein des établissements, ce serait au bénéfice des élèves. Avec la liberté pédagogique, les enseignants ont souvent le loisir de faire ce qu’ils veulent à l’intérieur de leurs classes, mais cela ne leur permet pas d’échanger avec leurs collègues et d’avoir des pratiques pédagogiques qui aillent toutes dans le sens de la progression des élèves.

SOS Éducation — Au fil de notre échange, vous donnez l’impression que le manque de coopération au sein du personnel éducatif  est à l’origine de plusieurs des maux de notre système éducatif à la française, est-ce votre conviction ?

E.C. – Absolument ! Cela se traduit concrètement par le fait que différentes pratiques peuvent exister au sein d’un même établissement, au détriment des élèves. La qualité des enseignements varie beaucoup. Certaines pédagogies marchent avec des élèves et moins bien avec d’autres, et réciproquement. Cela ne veut pas dire que les enseignants sont bons ou mauvais. Cela veut dire qu’il faudrait mieux les “armer” avec différentes formations professionnelles pour qu’ils puissent transmettre les connaissances à acquérir en s’adaptant aux différents profils d’élèves. Et avec plus de collaboration entre les enseignants et avec le chef d’établissement, toute l’équipe pourrait travailler plus efficacement dans l’intérêt des élèves.

SOS Éducation — Dans cette édition PISA, vous indiquez que « La France est l’un des trois pays où les élèves font état des plus grandes préoccupations liées aux problèmes de discipline en classe. Il n’y a qu’en Argentine et au Brésil où l’indice du climat de discipline est inférieur à la moyenne observée en France. » C’est une donnée inquiétante… Comment interpréter ce constat et quelles actions prioritaires vous semblent utiles à mettre en avant ?

E.C. – Le constat est encore plus marqué dans les établissements défavorisés. C’est à relier avec les résultats de l’étude TALIS 2018 (Teaching And Learning International Survey – Enquête internationale de l’OCDE sur l’enseignement et l’apprentissage) selon laquelle les enseignants français se disaient les moins bien préparés dans la gestion des classes hétérogènes et des environnements multiculturels. Les enseignants eux-mêmes disaient qu’ils avaient besoin de plus de formations. Il y a un manque de préparation sur les aspects pédagogiques du métier qui explique en partie ces résultats.

Un élève sur deux se déclare être gêné par du bruit en classe…

SOS Éducation — Nous avons également été assez surpris de voir la manière dont les élèves eux-mêmes percevaient la relation avec les enseignants. « En France moins d’un élève sur quatre considère que son professeur lui indique ses points forts (contre un sur trois, en moyenne dans les pays de l’OCDE) . Dans la même veine, moins de deux élèves sur cinq déclarent qu’ils pensent que leur professeur leur indique souvent ou toujours comment améliorer leurs résultats (contre près d’un élève sur deux en moyenne dans les pays de l’OCDE) ». Pour un pays qui a survalorisé les réformes pédagogistes, on aurait pu s’attendre à des résultats plus porteurs d’espoir dans la relation élèves/enseignants. Comment interprétez-vous ce constat et quelles seraient, selon vous, les mesures à engager pour rétablir cette relation d’aide et de confiance enseignants/élèves  ?

E.C. – Le rapport montre bien un système d’éducation qui travaille pour les meilleurs élèves et pas forcément pour tous, notamment pas pour ceux qui sont en difficulté. En France, on a des programmes très longs et malheureusement, l’objectif des enseignants est souvent de pouvoir terminer ce programme scolaire. Les élèves peuvent décrocher. C’est pour cela qu’ils estiment ne pas recevoir l’aide qu’ils méritent pour suivre quand ils ont des difficultés.

Il est intéressant de noter que le manque de soutien aux élèves est encore plus marqué dans les établissements favorisés. Là où il y a les moyens, pourtant ! Cela veut dire que notre système crée aussi des inégalités dans ces écoles-là, alors qu’on sait bien que leur objectif est de mener les élèves dans les meilleures prépas post-bac. Il faut donc repenser notre programme éducatif et améliorer l’emploi du temps des enseignants. Faire en sorte qu’un enseignant puisse avoir des plages horaires durant l’année pour permettre aux élèves en difficulté de rattraper leur retard.

SOS Éducation — Pour finir, on note que les élèves français ont un manque de confiance en eux, et on sait que c’est dévastateur pour les apprentissages. Qu’en pensez-vous ? Et que proposez-vous pour améliorer cette situation ?

E.C. – Le manque de confiance a un impact sur les résultats scolaires et les ambitions professionnelles de l’élève (avoir envie de pousser ses études, d’avoir un métier prestigieux…). On voit même qu’on peut être un bon élève et manquer de confiance en soi. Je pense que notre pays a un système de notation qui n’encourage pas assez les élèves sur leurs points forts. Il faudrait réfléchir à un système plus encourageant.

Développer la confiance en soi, c’est aussi changer la façon dont on sanctionne les élèves sur leurs erreurs. Par exemple, sur la question des mathématiques, les élèves français sont les plus anxieux quant au fait d’avoir une mauvaise note dans cette matière. Il faut donc que le système n’encourage plus la peur, mais pousse l’élève à développer des compétences. Ce n’est pas grave de faire des erreurs, ce qui compte c’est d’essayer de comprendre pourquoi. À cause de la longueur des programmes scolaires, il y a peu de place durant l’année pour prendre le temps de comprendre et d’avancer avec les élèves qui en ont le plus besoin.

Nous sommes heureux qu’Eric Charbonnier, référent PISA à l’OCDE et expert du système éducatif français, ait choisi d’accorder une interview à notre Association dès la sortie des résultats de cette étude passionnante.

Nous tenons à lui présenter nos très sincères remerciements.

Nous nous retrouvons sur les grands enjeux à relever pour améliorer notre école :

  • la lutte contre les inégalités sociales, avec la nécessité d’une école exigeante sur la maîtrise des fondamentaux pour atteindre l’objectif d’un socle commun de connaissances à tous les élèves ;
  • l’accueil et l’accompagnement des élèves en difficulté, avec des prises en charge adaptées pour les élèves aux besoins pédagogiques spécifiques ;
  • la formation des enseignants et la revalorisation de leur métier ;
  • la formation des chefs d’établissement et une meilleure coopération avec leurs équipes pédagogiques ;
  • la restauration de l’autorité en classe, afin que les élèves n’étudient pas dans le bruit et que toute l’heure de cours puisque être consacrée à faire classe ;
  • la revalorisation de l’enseignement professionnel avec un niveau de connaissances attendues plus exigeant, et une possibilité d’accès au supérieur pour les élèves volontaires.

S’ajoute bien sûr à ces points la lutte de manière déterminée contre toutes les violences scolaires.

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Signature Sophie Audugé

Sophie Audugé,
Déléguée Générale de SOS Éducation

 

P.S. : Vous pouvez télécharger le détail complet des résultats PISA de la France directement ici : Accéder aux résultats.