Réforme du bac : l'avis d'un professeur...

Découvrez le témoignage de Christian !

Réforme du bac : l’avis d’un professeur…

 

Chère amie, Cher ami,

Comme vous avez pu le lire dans notre dernière analyse concernant la mise en oeuvre de la réforme du bac , les difficultés rencontrées lors de l’organisation des Épreuves Communes de Contrôle Continu (E3C) sont l’arbre qui cache la forêt. Nous avons reçu énormément de témoignages de professeurs, de chefs d’établissements et de parents d’élèves. Celui de Claude nous a particulièrement touchés, et c’est pourquoi nous avons décidé de vous le livrer en intégralité.

Malgré un désir très fort d’enseigner, il doute du sens de son métier.

A travers son témoignage d’une grande sincérité, il aborde de nombreux thèmes parmi lesquels le sentiment d’utilité, la réalité du terrain, le numérique à l’école, le mythe de la bienveillance, et finalement interroge l’honnêteté intellectuelle dans l’art d’enseigner.

Nous vous invitons à le lire, à le partager, et à nous transmettre vos commentaires !

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Témoignage de Claude

(Note : le prénom a été changé pour protéger la personne qui a témoigné)

Je suis professeur agrégé de mathématiques, dans un lycée général et technologique de Lorraine. J’enseigne depuis huit ans. J’adore mon métier et prends beaucoup de plaisir à être face à une classe, à transmettre des notions mathématiques ou des notions de vie en groupe, à mettre les mathématiques au service d’autres domaines comme l’écologie, le cinéma, la psychologie etc, à participer à l’orientation des élèves, et à leur construction de jeune citoyen. J’apprécie mes élèves, et la réciproque me paraît plus que plausible. Ceci pour dire que le climat est propice au travail dans la bonne humeur.

Un sentiment d’inutilité paradoxal

Néanmoins, je me sens parfois inefficace ou inutile pour plusieurs raisons.

La première est que nos classes sont parfois surchargées (jusqu’à 36 élèves). Le cours magistral est alors difficilement évitable, et l’accompagnement personnalisé ou la différenciation (vantée par les IPR, inspecteurs pédagogiques régionaux), très difficiles à mettre en œuvre sereinement.

La deuxième raison est que ce qu’on demande de savoir faire aux élèves, est à mille lieux de ce qu’ils sont capables de faire aujourd’hui. Les programmes n’ont pas suivi l’évolution de la société. Du fait de sources de distraction bien plus nombreuses et puissantes qu’avant l’existence des smartphones, les élèves travaillent moins chez eux et sont moins capables de rester concentrés.

En quoi consiste la réforme du bac de Jean-Michel Blanquer

La réforme du bac, dirigée par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, a débuté en septembre 2019. J’attendais personnellement de cette réforme qu’elle prenne en compte l’évolution actuelle de la société, et qu’elle adapte les conditions d’enseignement, et les enseignements, aux publics d’élèves que l’on a aujourd’hui en face de nous.

Cette réforme est structurellement exceptionnelle par rapport aux réformes précédentes, car elle supprime l’examen national, qui comportait les mêmes épreuves écrites dans tous les lycées de France. Elle supprime également les filières (S, ES, L) pour les remplacer par des choix de « spécialités » : trois en classe de Première, et deux en classe de Terminale. Un tronc commun a été décidé et composé de quatre matières : français, histoire/géographie, deux langues vivantes et l’éducation physique et sportive.

Les spécialités sont à choisir, suivant l’offre de chaque lycée, parmi : les mathématiques, la physique-chimie, les sciences de la vie et de la terre, les sciences de l’ingénieur, du numérique et sciences informatiques, l’histoire géographie/géopolitique et sciences politiques, langues/littérature et cultures étrangères, humanités/littérature et philosophie.

Pour l’évaluation, sans entrer dans les détails : c’est un savant mélange des notes des bulletins, d’épreuves de contrôle continu, d’épreuves finales des spécialités choisies en terminale, d’une épreuve écrite de philosophie, et d’un « grand oral » visant à présenter son exposé, répondre à des questions sur le programme de ses enseignements de spécialité, et présenter son projet d’orientation.

Sur la mise en œuvre

Cette réforme avait été annoncée par Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle, et avait suscité beaucoup d’espoir dans le monde enseignant. En effet, le système actuel arrive à bout de souffle : trop d’élèves sont laissés pour compte, et des conditions sereines de situation d’enseignement ne sont plus réunies dans beaucoup d’établissements. La nomination de M. Blanquer, et ses premières déclarations, ont entretenu cette espérance de changements positifs.

Mais ça n’aura été finalement qu’un feu de paille… La stratégie est devenue rapidement très claire : faire vite, présenter bien, communiquer à outrance quitte à être imprécis voire à mentir, et sans se soucier de la cohérence ou de la faisabilité des changements proposés. Les exemples pourraient être multipliés, j’ai décidé d’en citer deux qui me tiennent à coeur.

Les enseignants n’ont pas été consultés, ni par la suite écoutés concernant la mise en œuvre de cette réforme (qui les concerne pourtant directement dans l’exercice de leur métier, ainsi que leurs élèves). En effet, les programmes ont été rehaussés dans toutes les dites « spécialités » par rapport aux matières déjà enseignées. Ces nouveaux programmes ont été rédigés par des « groupes d’experts » nommés par le CSP (conseil supérieur des programmes), dont les noms et fonctions ne sont pas publics. De nombreux enseignants, dont je fais partie, ont pourtant jugé dès leur sortie du caractère trop ambitieux de ces programmes face aux élèves d’aujourd’hui : rigoureux et complets certes, mais trop chargés. Trop de notions, trop de difficultés, pour des élèves qui ont aujourd’hui de nombreuses lacunes héritées des années précédentes. Ainsi, depuis la rentrée, de nombreux élèves de Première sont en situation de stress par rapport à la peur d’un échec, ou la pertinence du choix de leurs spécialités. Peu importe l’opinion que l’on a concernant la « spécialisation », il s’agirait, à mon sens, plutôt de revoir et consolider les bases vues lors des classes antérieures, tout en ajoutant petit à petit de nouvelles notions.

« La place des mathématiques est centrale dans cette réforme ». « Les élèves feront plus de mathématiques qu’avant ». Paroles prononcées par Jean-Michel Blanquer et Cédric Villani (médaille Fields et homme politique) lors d’une vidéo de promotion des mathématiques. Un des avantages de cette réforme est que les élèves en grandes difficultés dans une matière pourront enfin s’en délester. C’est un avantage que je soutiens. Ainsi, les mathématiques, qui ne se trouvent pas dans le tronc commun, et qui ont été/vont être délaissées par de nombreux lycéens, vont être moins enseignées. De nombreux lycées vont perdre des postes de professeurs de mathématiques. C’est un fait. Alors, pourquoi s’en cacher, et proclamer que non ? Est-ce pour dissimuler une autre raison ? La difficulté de recruter des enseignants, car les concours connaissent un effondrement du nombre de candidats depuis une décennie ? Une volonté de diminuer l’importance de cette matière ? Peu importe la vraie raison, l’honnêteté pour nous, agents de l’état, est toujours plus agréable à vivre, que la manipulation ou le mensonge.

Le lycée 4.0 : un ordinateur pour chaque élève

Parallèlement à cette réforme, une expérimentation appelée « lycée 4.0 » a été lancée dans la région Grand Est. Lors de la rentrée de septembre 2019, chaque élève de 2nde de chaque lycée s’est vu offrir un ordinateur portable, financé par la région. Dans certains établissements, dont le mien, tous les élèves, tous niveaux confondus, se sont vu offrir cet ordinateur. Quels étaient les objectifs ? Remplacer les livres papier par des livres numériques, afin d’alléger les sacs des lycéens. Et dans une logique de développement durable, consommer moins de papier. Néanmoins, ces deux arguments n’en sont pas vraiment.

Tout d’abord, la majorité des enseignants donnent des exercices à faire aux élèves à la maison, et vidéo-projettent les énoncés des exercices en classe. Ce qui évite aux lycéens d’avoir à ramener leurs livres. Ensuite, concernant l’écologie, les livres représentaient un moindre mal. Avec cette mise à disposition d’outils numériques, on explose la facture que paie la planète avec :

– la consommation de ressources matérielles : la fabrication des ordinateurs portables et leur tenue dans le temps (obsolescence très rapide) ;

– la consommation d’énergie : la consommation directe, le stockage des données dans les « data centers » énergivores, et l’acheminement des données depuis ces serveurs. Si Internet était un pays, il serait le troisième plus gros consommateur mondial d’électricité, derrière la Chine et les Etats-Unis.

Enfin, il y a également un fort impact sanitaire. Les adolescents d’aujourd’hui passent déjà beaucoup de temps devant les écrans (smartphones, tablettes, ordinateurs). De nombreuses études montrent une corrélation entre le temps d’exposition devant écrans, avec une diminution du temps de concentration ainsi que des problèmes de fatigue visuelle.

L’école était avant un sanctuaire où régnaient la culture, la lecture, l’échange. Je suis atterré aujourd’hui de jeter un regard par la fenêtre de ma salle de classe, et de voir des jeunes assis dans la cour de récréation l’un en face de l’autre, silencieux et hypnotisés par la lumière de leur écran.

Ainsi, avec tous les désagréments écologiques, sanitaires et pédagogiques évoqués, on peut légitimement se poser la question suivante : Pourquoi ? Quelles sont les vraies raisons ? Car de nouveau, les enseignants n’avaient pas été consultés à ce sujet. Et lorsqu’ils ont exprimé leur avis sur le sujet, ils n’ont pas été entendus. Est-ce pour moderniser une région qui manquerait soi-disant d’attractivité ? Sans verser dans la théorie du complot, y a-t-il des contrats passés avec des géants du numérique ?

Notation et bienveillance

Lors d’une formation sur les nouveaux programmes à laquelle j’ai participé, voici la réponse d’un inspecteur à la question d’un enseignant concernant le type de notation à adopter lors de la correction des épreuves de contrôle continu : « Votre notation doit évidemment être bienveillante. L’idéal serait de mettre au minimum la moyenne, c’est-à-dire 10, à tout le monde ».

En quoi consiste le fait de « Corriger une copie » ? écrire des remarques, valoriser ce qui a été bien fait, signaler ce qui est à retravailler, et évidemment mettre une note. Ne soyons pas dupes, les élèves se précipitent en premier lieu sur leur note (nous le faisions aussi !). L’émotion est alors la première réaction : satisfaction, contentement, déception ou tristesse. Le rôle du professeur est ensuite de relativiser cette note par des remarques, écrites ou orales, et d’expliquer le travail à réaliser après la découverte de la note. Et les élèves le comprennent. Lorsqu’on prend le temps de leur expliquer, ils comprennent que les efforts et la compréhension méritent une récompense, que les difficultés sont la source de l’apprentissage et qu’elles jalonnent un chemin menant à la compréhension.

Ainsi, la note représente au mieux une récompense à un travail, et au pire, un choc émotionnel, point de départ d’une prise de conscience par l’élève des difficultés qu’il éprouve encore et des progrès qu’il va faire pour pallier ces difficultés. La vie elle-même est pleine de difficultés. Le rôle de l’école n’est-il pas d’apprendre à réagir face aux difficultés ?

D’autre part, la note permet également de distinguer les capacités de raisonnement, de travail. En prenant soin de désamorcer d’éventuelles velléités de concurrence, la note permet d’instaurer une méritocratie : je fournis des efforts, ou j’ai un talent particulier, donc je mérite une bonne note. En uniformisant les notes, quel intérêt y a-t-il à fournir des efforts ou quel sentiment vais-je éprouver si mes talents ne sont pas valorisés ?

La bienveillance, selon la définition du philosophe irlandais Hutcheson, est « l’affection qui nous porte à désirer le bonheur de notre prochain ». Comme je pense l’avoir montré, ce serait une « fausse bienveillance » que de cantonner tout le monde à la même enseigne, voire du mensonge. Cette affection, du professeur envers l’élève, dans l’acte de corriger une copie et de mettre une note, est la volonté de valoriser, de faire réagir et progresser l’élève. L’élève, et surtout l’être humain.

De plus, un autre aspect essentiel d’éducation est, à mon sens, laissé pour compte. Beaucoup d’adolescents auraient besoin d’être accompagnés dans leur démarche d’orientation et leurs projets dans un monde qui évolue très vite, ou d’aide pour gérer leurs émotions et humeurs fluctuantes dans cette période parfois difficile.

– « Ce n’est pas nouveau ? » Non certes, mais le phénomène a été amplifié justement avec la multiplication des réseaux sociaux et de tous les problèmes qui en découlent.

– « Ce n’est pas le rôle de l’école, mais celui des parents ? » Encore une fois, ça ne l’était pas effectivement. Mais avec des parents parfois eux-mêmes complètement dépassés par les enjeux sociaux et éducatifs, vaut-il mieux continuer à fermer les yeux et ignorer ces problèmes, ou bien s’y atteler franchement ?

Personnellement je considère que le rôle de l’école est de permettre à des jeunes gens, non seulement d’acquérir de nouvelles connaissances, mais aussi de faire face à l’adversité de la vie. Et d’apprendre à être. Tout simplement.

Je ressens parfois une perte de sens de mon métier.

Pourtant, j’attendais de connaître la réforme du bac avec impatience. J’ai été déçu. Sous couvert de nouveauté dans les modalités des épreuves, rien de vraiment bénéfique en pratique. Des programmes plus difficiles et pas d’évolution concernant les effectifs des classes. Le sens d’une réforme est de modifier les règles d’un système pour l’améliorer.
Or, cette réforme me paraît uniquement répondre à des contraintes économiques.

Claude

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Priorité à l’éducation !

Signature Sophie Audugé

Sophie Audugé,
Déléguée Générale de SOS Éducation

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